Faut-il que chaque enfant dans son école parraine la mémoire d’un enfant juif victime de la Shoah ? Dans une ville comme Lyon, capitale de la résistance, mais aussi de la collaboration, cette question continue à soulever les passions. A juste titre. Car la décision que vient de prendre Nicolas Sarkozy touche au cœur d’une problématique sensible : celle de l’histoire et plus profondément de la mémoire.
Une fois de plus Sarkozy l’intuitif a une bonne idée. Mais c’est une fois de plus la méthode qui, au fond, pervertit cette idée. La bonne idée, c’est de mieux sensibiliser la jeunesse à l’horreur nazie. En revanche la méthode Sarkozy est perverse car, comme d’habitude, il parle avant de réfléchir. Parler pour faire sensation, parler pour provoquer la polémique... Parler pour exister. Ce qui peut se comprendre de la part d’un saltimbanque. Mais c’est un peu court pour un président de la République. Surtout sur un sujet aussi grave.
D’ailleurs, cette décision est au fond très “bling-bling”. Car elle révèle une volonté de “peopliser” l’histoire en choisissant de mettre en scène la Shoah à travers des petites victimes innocentes qu’on va en réalité transformer en marionnettes. Au lieu d’inciter les enfants à réfléchir, on va d’abord les émouvoir. Bien sûr qu’il faut savoir toucher le cœur des enfants pour éveiller leur curiosité, les ouvrir sur le monde, les inciter à apprendre... Mais il faut d’abord toucher leur esprit pour former leur conscience. Sinon la leçon sera vite oubliée. Car une émotion chasse l’autre, sans laisser d’autre trace qu’un petit frisson.
Un président de la République doit savoir que l’histoire n’est pas une série télé où des personnages formatés auraient une seule mission : faire de l’audimat. Même au nom d’une juste cause, ce serait une démarche dangereuse. Car l’histoire est un apprentissage, lourd, lent, douloureux... Voilà pourquoi la mémoire de la Shoah mérite une toute autre démarche. Car il faut toucher en profondeur cette jeunesse gavée d’images et de sensations. Au lieu de jouer avec sa sensiblerie.
Quand on a vécu, comme moi, le procès de Klaus Barbie dans les années 80, on connaît bien sûr la force des témoignages et des images qui ont suscité une immense émotion devant la cour d’assises. Mais on mesure aussi ce qui a fait la force de ce procès exceptionnel. Des semaines de réflexion, de méditation même. De Frossard à Wiesel, des grandes consciences sont venues parler. Pour montrer le chemin de la raison. Et ils sont venus dire l’essentiel sur cette horreur de l’histoire. Et l’essentiel est forcement complexe. Car comment comprendre que des hommes aient pu commettre le pire des crimes, le crime contre l’humanité ?
D’ailleurs, je me souviens d’un témoin qui un jour a interpellé Barbie dans le prétoire. Il n’a pas insulté l’officier SS. Au contraire, d’une voix douce, il a reconnu qu’il n’était qu’un petit “rouage” de la grande “machine nazie”. Mais un rouage indispensable pour faire fonctionner l’horreur. Et d’une voix ferme, il a ajouté : “Mais cette horreur a été possible car tu as abandonné ta conscience au siège du parti nazi”.
Conscience, c’était évidemment le mot clef de ce procès. Car les machines totalitaires se construisent sur une sorte d’inconscience collective. Et justement, sans conscience, il n’y a pas de mémoire solide. Mais seulement quelques images même terribles. Des images qui ne suffiront jamais à éviter que l’horreur se reproduise. Voilà pourquoi, il ne faut pas “peopliser” l’histoire. Mais au contraire engager une vraie démarche de mémoire qui aille à l’essentiel. Pour que les enfants aient une prise de conscience solide. Ce qui exige une démarche réfléchie et patiente, notamment à l’école. Car la conscience d’un enfant est sensible, fragile. Il faut la former en douceur et en profondeur.









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